la reine et son ami
Une reine avait un ami.
Etaient-ils proches ? C'est peu dire.
Unis comme l'ongle et le doigt, ainsi étaient ces deux vivants. Or, l'ami un matin se sentit pâlichon. L'œil mauvais d'un chat noir s'était posé sur lui. Bref, il était malade.
Sa reine s'attrista.
- Couche-toi au chaud, lui dit-elle, et si tu souffres, appelle-moi.
Dix fois dans la journée elle s'enquit de sa fièvre.
L'ami n'allait pas bien.
La reine au soir lui écrivit une lettre d'amour inquiet.
Elle appela son serviteur.
- Porte à mon aimé ce message, lui dit-elle. Ne traîne pas. Prends garde, si j'apprends que tu t'es retardé, tu mourras de ma propre main.
L'homme s'en alla, affolé, parvint, le souffle court, au chevet du malade. Il y trouva la reine. Il murmura, tremblant de la tête aux orteils :
- Majesté, sachez-le, j'ai couru tout d'un trait. Je ne pouvais aller plus vite, et pour dire la vérité, voir ma reine ici avant moi m'est un mystère prodigieux.
- Va, je ne t'en veux pas, lui répondit la dame. Tu ne peux rien savoir de cette intimité qui abolit l'espace.
Aller vers l'ami m'est facile, un chemin secret m'y conduit.
A quoi bon parler de ces choses à qui ne connaît pas l'amour ?
Rien au monde, ni murs, ni portes, ni royaumes, ne peut me séparer de lui.
(Henri Gougaud, L'Almanach