Le jeune homme qui voulait être scribe

Publié le par lilavande

C’était au vieux temps où les princes s’habillaient parfois en marchands pour aller flairer, dans les rues, les joies et les peines du peuple. Le roi Vikram et son vizir aimaient ces sages randonnées. Or, il advint qu’une nuit froide, comme ils erraient dans un faubourg, l’un vêtu d’habits étrangers, l’autre pieds nus comme un esclave, du fond d’une obscure ruelle leur parvinrent un air de chanson, des rires, des envols de flûte, des tintements de tambourin.

- Etrange, vraiment, dit le roi. Une fête, en un lieu si sombre ? Allons voir cela de plus près.

Ils s’avancèrent dans le noir, butant contre des riens épars et des bestioles galopantes. Les bruits venaient d’une cabane de torchis et de bois pourri. « Comment peut-on rire et chanter dans une misère pareille ? » pensa le roi. Il s’approcha. Par une fente dans le mur il risqua un œil au dedans. Il resta muet un instant puis murmura :

- Stupéfiant !

- Sire, que voyez-vous ? demanda le vizir.

- Un vieillard assis qui sanglote, un jeune homme à l’air malheureux qui joue du tambour, de la flûte, une femme au crâne rasé (veuve ou nonne, je ne sais pas) qui chante et danse. L’entends-tu ? Entrons, vizir. Je veux savoir ce que ne dit pas ce spectacle.

Il frappa à la porte basse. Au dedans, silence soudain. Le jeune homme s’en vint ouvrir.

- Bonsoir, dit-il. Qui êtes-vous ?

- Des voyageurs perdus, lui répondit le roi. Nous cherchons une auberge.

- Vous n’en trouverez pas ici. Voyez, pas la moindre lanterne, ni dans cette rue, ni ailleurs. C’est un quartier de pauvres gens.

- Oh, vraiment ? dit le roi, la mine désolée. Si ce n’est pas trop demander (hélas, nous sommes étrangers, nous ne connaissons pas la ville) peut-être pourriez-vous nous loger pour la nuit ? Nous ne vous dérangerons pas, nous partirons avant le jour.

- Pardonnez-moi, dit le garçon, nous ne pouvons pas recevoir, ce ne serait pas convenable. Mon père et moi sommes en deuil.

- En deuil, dites-vous ? C’est bizarre. Et ces chants, et cette musique qui nous ont attirés chez vous ?

Le jeune homme baissa la tête.

- Loin de moi le désir de vous importuner, poursuivit le roi, mais chez nous la coutume veut que l’on veille en compagnie de ceux qui souffrent. Parfois cela fait quelque bien.

- Votre bon cœur est estimable. Bienvenue chez nous, voyageurs.

Ils entrèrent dans la cabane.

 

Une lampe au plafond fumait. Le vieillard salua les hommes. La jeune femme, prestement, tira son châle sur son front. Le garçon sourit tristement.

- Je vous vois perplexes, dit-il. J’en suis confus. Evidemment, vous ne savez rien de nos vies. Mon père a trimé durement pour m’élever selon son cœur. Son rêve était de me voir scribe au palais de Sa Majesté le roi Vikram, béni soit-il. Il s’est usé jour après jour pour me payer la grande école qui a fait de moi un lettré. Savant, je le suis, grâce à lui, mais scribe, non. C’est là sa peine. Je n’ai pu passer le concours.

- Et pourquoi ? demanda le roi.

- Pas de poste libre au palais, depuis des ans, et pour longtemps.

- Votre deuil, est-ce donc cela ?

Le jeune homme hésita.

- En vérité, dit-il, un songe magnifique a visité mon père, hier au soir, à peine couché. Dans la lumière du sommeil il a vu un prince venir ce soir même dans sa maison. Il nous apportait le bonheur. Nous l’avons attendu, la minuit est passée, et il n’est pas venu. Et voyez le pauvre cher homme, il ne peut pas s’en consoler. Il avait voulu que ma femme achète une coupe d’argent pour servir dignement à boire à ce visiteur de haut vol. Il avait honte de nos bols. Comme nous n’avons pas un sou, elle l’a payée de ses cheveux. La coupe ne nous sert de rien, et mon père est triste à mourir. Nous avons chanté et dansé pour le distraire, voilà tout. Nous ne pouvions rien faire d’autre.

Le roi s’émut, baissa la tête, puis la relevant, l’œil rieur :

- Ami, dit-il, ignorez-vous qu’un concours aura lieu demain dans votre cité d’Ujaïn ? Votre prince a besoin d’un scribe. C’est en tout cas ce qu’on m’a dit. Vous devriez tenter votre chance, elle vous sourira, j’en suis sûr !

Le garçon en resta pantois.

 

Le lendemain fut affiché, à l’entrée du palais royal, ce sujet de dissertation : « Un jeune homme joue de la flûte et bat du tambour. C’est la nuit. Une nonne au crâne rasé danse et chante un air amusant. Un vieillard écoute et regarde. Il pleure amèrement. Pourquoi ? » Dans la bibliothèque royale cent candidats s’évertuèrent à répondre à cette question. Le jeune homme fut seul à écrire un récit parfaitement sensé. Sa plume fut jugée alerte et d’une enviable élégance. Le jury l’en félicita. Le roi Vikram, qui le reçut, lui dit qu’il était satisfait, car il désirait plus que tout avoir auprès de lui des hommes d’assez respectable vertu pour chanter et danser malgré l’adversité. Il eut enfin ce mot : « Sur le mont de la nuit naît la source du jour ». Le garçon s’inclina.

henri gougaud

Publié dans conte d'afrique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article